DORIAN PIMPERNEL
Flowers too
En mars 2014, le quintet parisien Dorian Pimpernel sortait avec Allombon un splendide manifeste pop, une collection de symphonies de poche gracieuses et érudites, puisant aux sources de la pop savante des 60s (Beach Boys, Zombies, White Noise), du krautrock (Cluster, Harmonia, Kraftwerk) et de l’école de Canterbury (Kevin Ayers, Robert Wyatt) pour en faire dériver, un peu à la manière « hantologique » de Broadcast – autre influence majeure –, leur esthétique singulière, tout à la fois nostalgique et moderne, mélodieuse et tortueuse, radieuse et obscure, occulte (doucement ésotérique, aimant les choses cachées et mystérieuses). Ils ont inventé un concept pour la définir : « moonshine pop », soit l’envers nocturne, lunatique, onirique, ou l’autre côté du miroir, de la sunshine pop.
Douze ans plus tard, Dorian (inspiré par le mode dorien de la Grèce antique) Pimpernel (mot anglais pour une fleur : le mouron) revient avec un deuxième album inespéré, qui prolonge, développe et enrichit l’esthétique pop moderniste du quintet. Douze ans, et moult péripéties : pour Johan Girard, compositeur et maître d’œuvre du projet, Dorian Pimpernel est une histoire au long cours, une création affranchie des contraintes matérielles d’un groupe de rock professionnel, quand les autres membres du groupe ont développé leurs projets respectifs. Hadrien Grange (batterie) en tant qu’homme-orchestre de Speed 3, clavier de Tahiti 80 et batteur pour Klub des Loosers ; Laurent Talon, fondateur du Morricone Pop Ensemble et musicien pour Boris Maurussane ; Benjamin Esdraffo (claviers) dans la composition de musiques de films ; Jérémie Orsel, au sein de The Gentle Spring.
Dorian Pimpernel aime les fausses pistes, les chausse-trappes et les chansons à tiroirs, et si ces nouveaux morceaux obéissent plus volontiers au format pop classique – couplets qui posent une atmosphère, une narration, refrains qui explosent, qui emportent – ils ouvrent sans cesse des chemins perpendiculaires, ou verticaux, sur les intros (celle de Oruga Encantada, une séquence de synthétiseur rappelant le Zuckerzeit de Cluster), les ponts (un break dub-exotica ralenti sur Twisted Charm Honey), les outros (celle de Chlorine Fumes, partant en groove kraut-funk à la Stereolab, ou de Circular Rites, quasi prog avec ses notes solennelles de piano martelés). Et quand la voix haute et blanche de Jérémie Orsel ne flotte pas sur des pop songs volontiers accrocheuses, des instrumentaux laissent libre cours aux velléités exploratrices du quintet : vers l’espace avec Sur la lune, écrit pour une bande originale du Voyage dans la lune de Georges Méliès, ou inventant un pont entre Düsseldorf et Canterbury sur Brücke (une pedal steel lui ajoutant un petit côté Nashville inattendu).
Composées à partir de séquences, d’essais, de débuts et de bouts de morceaux, collés entre eux, réenregistrés autrement, enrichis des apports de chacun ou de chœurs beach-boysiens (dans lesquels se sont amicalement invités Mehdi Zannad ou Ela Orleans), les chansons de Flowers Too documentent douze années d’expérimentations versatiles, d’associations libres (les textes des chansons jouant autant sur les sons que sur le sens des mots), d’une chanson composée pour une chanteuse française populaire (Twist à Chamonix, devenue, par un amusant exercice de « traducson » oulipien, Twisted Charm Honey), à ce Caravelle crépusculaire initialement composé par Benjamin Esdraffo pour le chanteur anglais Robbi Curtice. Stéphane Laporte (Domotic), qui a mixé et masterisé ces bandes éparses pour leur apporter homogénéité, brillance et moult effets psychédéliques, est à ce titre comme un sixième membre du groupe.
En 11 morceaux, Johan Girard déploie un instrumentarium extensif (piano Wurlitzer, écho à bande, synthétiseurs analogiques, nappes d’orgues et antiques boîtes-à-rythmes) lui permettant de multiplier les couleurs, les textures, de simuler cuivres et cordes, pour in fine, offrir une suite à Allombon (la pochette de Silvia Idili, la même illustratrice que pour leur premier album, accentuant l’effet sériel) qui est plus qu’un prolongement, mais la réactualisation de son esthétique à l’aune du contemporain. En réaction aux formats courts, à la monophonie et au minimalisme des nouveaux standards commerciaux, Dorian Pimpernel ravive le geste symphonique pop, la beauté des simulacres, l’idéal porté par la mélodie, aussi dissonants et inquiétants que soient les bruits du monde.